" Un observateur, dit M. Chauris, ne peut manquer d'être frappé par le soin apporté à la construction des gares et stations, avec l'emploi de la pierre de taille pour les angles, les encadrements des ouvertures, et les soubassement. L'ensemble dénote une nette recherche architecturale qui confère à ces bâtiments à la fois un certain cachet et une impression d'unité. Vingt-cinq passages à niveau sont établis sur la ligne, soit en moyenne, un par kilomètre! Les petits bâtiments de garde sont aujourd'hui déclassés. Quelques uns ont été détruits et ceux qui restent ont été vendus et transformés. Dans leur état primitif, on y retrouve, sous une dimension plus restreinte, le même soin que celui apporté à l'édification des gares et stations. Une fenêtre s'ouvre sous le toit, aux deux pignons, augmentant ainsi les possibilités de logement. Le bâtiment de la Halte de Henvic-Carantec est du même type, mais est complété par une annexe qui servait de salle d'attente. Des matériaux issus de multiples sites d'extraction Dans son étude, M. Chauris a observé attentivement les ouvrages d'art et les bâtiments édifiés il y a plus d'un siècle, et il précise la nature et l'origine des pierres de construction. Ses investigations permettent de mieux saisir l'impact que la construction des chemins de fer a eu, pendant un laps de temps limité, sur l'activité extractive, non seulement locale, mais même régionale. Sur la plus grande partie de son tracé, la ligne Morlaix-Roscoff traverse des terrains schisteux ou mica schisteux, totalement impropres à l'obtention des pierres de taille. Ce n'est qu'aux abords de Saint-Pol-de-Léon que les granites commencent à faire leur apparition. pour se développer largement vers Roscoff. Mais là, ces roches fournissent plutôt des moellons que des pierres de taille, qu'il faut aller quérir ailleurs pour les ouvrages d'art, tout particulièrement pour le grand viaduc enjambant la Penzé. Le granite de St Pol de Léon, (granite de Sainte-Catherine), est utilisé dans une partie des constructions: soubassement des gares et stations de Saint-Pol, Roscoff, Plouénan et Taulé-Henvic... Le granite gris de Roscoff est aussi utilisé, ainsi que le granite blanc gris de Cléder. Ce dernier sert pour les pierres d'angle et les entourages des ouvertures des maisons de gardes-barrière dans la partie nord et médiane de la ligne et aussi pour le couronnement du parapet des contreforts de ponts dans la partie nord de la ligne. (Dans la partie sud, on fit venir du granite de Guerlesquin) Les granites de l'Ile Grande sont transporté par bateau. Pendant des siècles, l'Ile Grande a constitué une source inépuisable de granite à grain fin, de diverses colorations (rose, gris, blanc), et celui-ci avait été déjà largement exploité lors de la construction du grand viaduc de Morlaix (1861-1863). Aussi n'est-il pas étonnant que les ingénieurs des Ponts et Chaussées fassent de nouveau appel à lui pour les piles du viaduc de la Penzé qui exigent une masse considérable de matériaux offrant toutes les garanties de résistance. Le granite rose, dominant, est acheminé par voie d'eau jusqu'au chantier. La voie maritime n'est toutefois pas sans danger. C'est ainsi que, dans la nuit du 27 au 28 mai 1881. le sloop " Marie-Louise ", de 18 tonneaux, faisant habituellement le transport des pierres de l'Ile Grande jusqu'au site de construction du viaduc, talonne par basse mer sur la roche dite La Pierre à Figue, située dans le chenal de la Penzé, entre Carantec et Saint-Pol-de-Léon, et coule immédiatement... " Dans une moindre mesure, le viaduc de la Penzé a, semble-t-il, également fait appel au granite rouge à gros grain de Ploumanac'h, et d'un granite clair blanc jaunâtre, provenant peut-être d'une carrière ouverte à l'île Blanche, petit îlot situé au nord de l'île Callot en baie de Morlaix. Dans ce cas, la pierre aurait été alors transportée par voie d'eau jusqu'aux abords des chantiers. Les versants de la Penzé maritime sont essentiellement entaillés dans des micaschistes de teinte sombre, gris brunâtre, inaptes au façonnement aisé. Ces roches ont toutefois été utilisées comme moellons à l'intérieur des piles du viaduc. Le pont de Goasquelen, quant à lui, est construit à l'aide de plusieurs sortes de pierres dont la provenance précise n'a pu être établie. Sauf pour les moellons qui viendraient aussi de l'Ile Blanche. Grandeur et décadence " Les travaux de la ligne Morlaix-Roscoff devaient être rapidement menés Une lettre du ministre des Travaux Publics annonçait l'autorisation accordée à la compagnie des Chemins de fer de l'Ouest, de l'exploitation de la ligne à partir du 10 juin 1883. Le chemin de fer ouvrait le Haut Léon littoral vers l'extérieur, favorisant la spécialisation agricole avec la culture intensive du chou-fleur, de l'artichaut et de l'oignon: la " Ceinture dorée " allait mériter pleinement son appellation. La voie ferrée permettait le transport des primeurs., à travers la France et même l'étranger. Et Saint-Pol-de-Léon devait devenir la première gare légumière de France... " L'apogée de ce trafic ferroviaire se situe entre les années 1957 et 1981. Certains jours, jusqu'à 500 wagons de marchandises empruntaient la ligne... Mais, en fait, vers les années 80, la concurrence extrêmement sévère de la route entraîne une chute vertigineuse du trafic. (Sur ce problème, on se reportera au mémoire de maîtrise de L. Déniel : " La voie ferrée Morlaix-Roscoff. Grandeur et déclin ", présenté à l'Université de Bretagne occidentale en 1988). Quant au transport des voyageurs, il n'est plus assuré aujourd'hui que par quelques autorails, avec un seul arrêt (à Saint-Pol) entre Roscoff et Morlaix, alors que jusqu'en 1985, il était possible de gagner directement Paris au départ de Roscoff... Depuis quelques années, l'association " A Fer et à Flots ":www.aferaflots.org/histoire-ligne-morlaix-rosko.htm organise régulièrement un circuit pour découvrir la région en bateau et en train. Ce circuit, commenté et accompagné par un guide professionnel, propose une Découverte du Pays et de la Baie de Morlaix en train et en bateau. Le trajet " aller " se fait en train, et permet d'admirer les superbes paysages de la ligne Morlaix-Roscoff, et le trajet " retour " s'effectue à bord d'un bateau, qui remonte toute la rivière de Morlaix. Des arrêts sont parfois organisés pour permettre à ceux qui le désirent, d'effectuer une randonnée guidée sur les bords de la Penzé. " Ainsi la ligne Morlaix-Roscoff aura été du plus haut intérêt économique pendant un siècle, Aujourd'hui le trafic est réduit... Mais les ouvrages d'art que nous avons évoqués, et tout particulièrement l'élégant viaduc de la Penzé, témoignent encore éloquemment de l'esprit d'entreprise qui avait sous-tendu la décision de construire la ligne malgré les obstacles naturels ". |