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Récit autobiographique de |
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AVERTISSEMENT
Ce récit a été écrit en 1990, à la
demande et à l'adresse de l'IGN (Institut Géographique National)
à l'occasion du 50ème anniversaire de sa création.
Je ne m'étends donc pas sur les difficultés techniques de
la mission, qui ont fait l'objet, à l'IGN des comptes-rendus détaillés.
Je veux simplement rappeler qu'en 1950, nous ne disposions, ni de l'informatique,
ni de calculettes, ni d'instruments de mesure électronique des
distances. Nos seules armes étaient un théodolite Wild T3
(pour les observations) et une table de logarithmes à 8 décimales
(pour les calculs) pour nous attaquer à la mesure d'une "
terra incognita ".
Malgré tout, le Service Géographique d'Indochine a publié,
en 1953, une carte de la région BAN-ME-THUOT à l'échelle
du 1/100 000 ème (feuille de BAN-DON) couvrant une superficie d'environ
2 000 km2. Il n'y a pas eu, à ma connaissance, d'autre publication
de carte de cette région depuis cette date. Il est vrai qu'aujourd'hui,
il n'existe plus de " terra incognita " grâce aux satellites
pour l'observation de la terre (SPOT) qui tournent sans arrêt autour
de notre planète.
Mais revenons au Moyen âge
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| C'était
en 1950, une des années noires de l'Indochine française, où
je débarquai le jour même de la chute de LANGSON et COABANG,
deux postes clés situés à la frontière de la
Chine, où MAO-TSE-TOUNG venait de prendre le pouvoir. Désormais,
par ces deux portes ouvertes, allaient déferler les colonnes de ravitaillement
des troupes du Vietminh, commandées par le Général
GIAP, et disséminées dans toute la péninsule.
Une importante voie de transit passait par les hautes régions
du Tonkin et du Laos, franchissait les plateaux mois quasi inexplorés
de l'Annam, et, par KONTUM, PLEIKU et BAN-ME-THUOT, atteignait les bouches
du Mékong et les fertiles plaines cochinchinoises.
L'IGN était représenté en Indochine par une importante
annexe, le Service Géographique de l'Indochine (SGI) implanté
à DALAT.
Pour répondre aux demandes pressantes, celui-ci dut faire appel
à des renforts venus de métropole.
Mais, compte-tenu de la conjoncture, les candidatures étaient peu
nombreuses, et c'est pour cette raison que, malgré mon jeune age
- 24 ans - et mon inexpérience - deux ans après ma sortie
de l'ENSG (Ecole Nationale des Sciences Géographiques) - je me
retrouvai à BAN-ME-THUOT, affecté à une brigade de
géodésie, composée par ailleurs d'un ingénieur
chef de brigade et de deux jeunes agents contractuels recrutés
et formés sur place.
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| Arrivant à BAN-ME-THUOT, je crus
débarquer tout droit dans un western américain : cette petite
ville de quelques milliers d'habitants était constituée de
maisons en bois, sagement alignées le long de larges avenues tirées
au cordeau, où des diligences modernes - Jeeps et 4x4 bourrées
de soldats armés jusqu'aux dents- soulevaient en rugissant d'interminables
nuages de poussière qui mettaient un écran ocre entre un ciel
de plomb et une terre de feu.
La nuit moite était ponctuée de détonations sèches
ou de longues rafales qui n'émouvaient plus que les nouveaux arrivants.
C'est dans cette ambiance que nous préparions notre mission - qui
était double : poursuivre vers l'ouest la triangulation géodésique
du parallèle de BAN-ME-THUOT et équiper la feuille de BAN-DON
en vue d'un levé topographique au 1/100 000ème.
Je me souviens encore avec quel enthousiasme je découvris, en rassemblant
les documents de " reconnaissance ", que ceux-ci se réduisaient
à
une feuille de papier blanc, carroyée à
l'échelle du 1/200 000ème, et sur laquelle étaient
reportés par leurs coordonnées les quelques points connus
du parallèle de BAN-ME-THUOT !
La prise de vues aériennes n'avait pu se faire à la date
prévue et nous n'aurons les photos qu'à notre retour à
DALAT, mission terminée !
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Extrait de la carte d'Indochine situant : KRATIE, SAÏGON,
DALAT, BAN-ME-THUOT
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LA FLORE ET LA FAUNE
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Cet enthousiasme
tomba d'un cran lorsque, conduit par mon chef de brigade, je gravis mon
premier sommet, point de " 1er ordre " précédemment
déboisé, d'où j'avais une vue panoramique sur ma future
zone de travail : c'était la mer, un océan de verdure, dont
l'infinie monotonie n'était troublée que par le serpent argenté
de la SRE-POK, important affluent du MEKONG.
Scrutant aux jumelles, des volutes de fumée révélaient
çà et là une présence humaine : village ou ray
(culture sur brûlis).
Ainsi je devrais m'enfoncer dans cette gigantesque nature pour y découvrir
coûte que coûte des promontoires suffisamment élevés
pour, après les avoir déboisés, faire mes "
tours d'horizon ", y ériger un signal fait de rondins noircis
au feu, et y implanter un repère scellé dans un béton
assez solide pour résister plusieurs années à une
nature dévorante. Il faudrait en outre, pour " boucher les
trous ", dresser des signaux élevés destinés
à être intersectés. Ayant repéré un
arbre élevé, je le ferai étêter pour y installer
une plate-forme faite de rondins solidement liés et fixés
aux branches.
Pendant ce temps, au sol, je ferai construire le signal, cône de
deux mètres de diamètre de base et trois mètres de
hauteur, fait de lames de bambou tressé et blanchi à la
chaux ; ce cône sera alors monté sur la plate-forme à
l'aide d'une corde et d'une grosse poulie, et il me faudra, en bien des
occasions, prendre la place de ce cône : à califourchon sur
un rondin solidement accroché à la corde, je me ferai hisser
sur la plate-forme pour vérifier le passage de toutes les visées
et faire procéder à d'éventuels élagages.
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| Cette tâche me paraissait surhumaine,
et pourtant je ne savais pas encore que le plus haut signal que je construirais
de cette façon s'élèverait - comme en témoignent
les archives géodésiques de la feuille de BAN-DON - à
49 mètres au-dessus du sol !
En effet, la nature ici prend des proportions gigantesques, surtout dans
les régions humides occupées par une végétation
de type équatorial : arbres monstrueux laissant pendre comme des
tentacules des lianes d'une solidité à toute épreuve,
touffes de bambous géants atteignant 30 mètres de hauteur,
et qui, découpés en longues lames, serviront à la
construction des cases moïs.
Heureusement les plateaux et les sommets étaient couverts d'une
forêt assez clairsemée pour permettre une circulation facile,
mais tout de même assez dense pour ne laisser filtrer qu'une lumière
tamisée.
Pas une fleur et pas une baie, et les ressources alimentaires sont rares
: le délicieux miel sauvage, que nous disputerons aux ours bruns,
grimpeurs agiles comme des chats, et les pousses de bambou qui, étant
notre seul légume vert, nous sauveront sans doute du scorbut.
Pourtant cette nature, inhospitalière pour l'homme, était
un paradis pour les animaux sauvages : toutes sortes de bovidés
y paissaient en troupeaux ; des hardes de cervidés y bondissaient,
et les sangliers y trottinaient en famille suivis de leur laie et de leurs
marcassins. Des gibbons siffleurs faisaient du trapèze au sommet
des arbres, accompagnés des cris discordants des paons sauvages
et des toucans disgrâcieux.
Mais sur cette faune régnaient trois seigneurs incontestés
: le gaur, l'éléphant et le tigre.
Le GAUR est un taureau monstrueux atteignant 2 mètres au garrot,
qui semble sortir tout droit de la préhistoire, et que l'on ne
rencontre que dans cette partie du monde.
Très farouche, il se cache le jour et on ne peut l'approcher que
par surprise, mais alors, gare à la réaction !
Pour ma part, je n'en ai vu de près qu'un seul exemplaire, un splendide
animal qu'un chasseur venait de tuer dans la nuit ; même morte,
la bête était impressionnante, masse de muscles sous un pelage
noir, surmonté d'une petite tête armée de cornes acérées
comme des épées !
L'ELEPHANT sauvage vit en troupeaux d'apparence pacifique.
Pourtant il n'est rien de plus impressionnant que leur déplacement
nocturne : en effet, ces éternels affamés progressent en
abattant, à l'aide de leur trompe, leur front et leurs pattes antérieures,
arbustes et baliveaux dont ils se régalent du feuillage ; c'est
comme si un ouragan venait subitement de s'abattre sur la forêt,
au milieu de craquements sinistres ponctués de barrissements brefs
et stridents.
Quel abri dérisoire qu'une toile face à ce rouleau compresseur
! Mais, comme tous les animaux sauvages, l'éléphant ne recherche
pas la compagnie de l'homme, qu'il redoute à juste titre.
Pourtant, un matin mon camp fut envahi par toute une troupe de ces mastodontes
: poussés par leur gourmandise, ils avaient découvert le
pactole : plus besoin d'abattre les arbres, le travail était déjà
fait et le feuillage abondait à portée de leur trompe.
Mais ces gros balourds étaient prisonniers de leur voracité,
leurs grosses pattes entravées dans l'entrelacs des troncs et des
branches entremêlées, dont ils n'arrivaient pas à
se dépêtrer. Armé de mon fusil et de farouches desseins,
je passai en revue le troupeau, mais, sur trente sujets, une grande partie-
les femelles et les éléphanteaux - ne portaient aucune défense
; quant aux autres, ils étaient seulement porteurs de chicots ridicules
ou ébréchés.
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| J'en fus déçu sur le coup,
mais aujourd'hui je suis heureux de n'avoir pas à me reprocher la
mort d'une de ces admirables bêtes.
Il est pourtant une catégorie d'éléphants dont il
faut se méfier : le solitaire, que son caractère ombrageux
a fait rejeter par le troupeau, et mon camarade MEYER en fit un jour l'expérience.
Il marchait en tête de sa colonne de " coolies " et aperçut,
le précédant sur la piste, un éléphant qui
ne semblait pas avoir remarqué sa présence.
Mais tout-à-coup, l'animal fit une brusque volte-face et, trompe
en avant et oreilles dressées, chargea avec un barrissement strident.
Mon ami, heureusement sur ces gardes, n'eut que le temps d'épauler
son fusil, et par une chance inouïe, la bête furieuse s'écroula
du premier coup, alors qu'elle n'était plus qu'à douze pas
!
L'affaire fit un grand bruit à notre retour à DALAT, car
mon camarade venait, à son corps défendant, de battre un
record historique pour l'Indochine : 2 magnifiques " pointes "
de 1m80 et 56 kilogrammes d'ivoire.
Sa majesté l'empereur BAO DAI, lui-même grand chasseur d'éléphants
et détenteur du précédent record, convoqua en son
palais de DALAT, MEYER et ses trophées pour en vérifier
l'authenticité.
Cet épisode ne nuira pas à la carrière de mon camarade
; quittant le SGI l'année suivante, il deviendra, après
de nombreuses aventures, un conseiller très écouté
du gouvernement cambodgien de NORODOM SHIHANOUK ; rentré en France
en 1970 après 25 ans d'Indochine, il écrira des ouvrages
très documentés sur ce pays et sera chargé de cours
à l'Université de Paris VII.
Le TIGRE est incontestablement l'animal qui inspire à la fois
crainte et respect, et les indigènes l'appellent " ONG "
KOB, " Monsieur " le Tigre. C'est l'Arlésienne de la
jungle, que l'on sent omniprésent mais que l'on voit très
rarement.
Que de fois, au réveil, les coolies me faisaient remarquer les
traces fraîches aux abords immédiats du camp, d'un rôdeur
poussé par sa curiosité naturelle et attiré, je pense,
par l'odeur pestilentielle de viande boucanée qui se dégageait
de notre campement.
Il m'arriva pourtant deux fois de me trouver en présence de ces
félins.
La première fois, je m'étais éloigné de mon
campement pour satisfaire à un besoin naturel et je me trouvais
en position d'incontestable infériorité lorsque je vis venir
vers moi l'un de ces visiteurs intempestifs.
Glacé d'effroi, je le vis s'arrêter, me toiser durant d'interminables
secondes, et repartir de son pas souple et nonchalant.
Désormais, je ne me séparerai plus de mon fusil, même
pour les motifs les plus futiles.
La seconde fois, en cours de changement de camp, je marchais sur la piste
suivi de mes coolies et de mes 3 éléphants, lorsque soudain
jaillit d'entre mes jambes un fauve énorme qui, d'un bond prodigieux,
disparut dans la jungle.
Revenu de mon émotion, je vis à mes pieds une biche dont
les entrailles frémissantes fumaient encore : je venais d'interrompre
un festin royal !
Les coolies me pressaient de nous arrêter et de tendre une embuscade
à l'animal qui ne manquerait pas de venir à la tombée
de la nuit récupérer sa proie.
Je refusai, sachant que la peau ne se conservait que si elle était
tannée rapidement, et nous nous contentâmes d'emporter la
biche presque intacte, ne laissant sur place que les abats : merci, Ong
Kob !
Ces deux rencontres me persuadèrent de la fausseté de la
réputation de cruauté du tigre. Seul est dangereux le "
mangeur d'hommes " qui, infirme ou trop vieux pour chasser, se poste
à l'affût près d'une piste et se jette sur la proie
de passage.
Les Moïs, qui se déplacent toujours en nombre et en file indienne,
prétendaient que, dans ce cas, c'était toujours le dernier
de la colonne qui était attaqué, surtout s'il s'était
un peu attardé.
Pour ma part, je n'eus jamais à connaître ces déboires,
et, j'appris très vite à connaître mes vrais ennemis
: les moustiques et les sangsues.
Les MOUSTIQUES sont " incontournables ", et on n'échappe
pas au paludisme, à l'état endémique dans ses régions.
Nous vivions dans la hantise de " l'accès pernicieux "
sans perspective de secours ou d'évacuation. Les crises devinrent
d'autant plus sévères que notre provision de quinine était
dérisoire, comme le reste de notre trousse à pharmacie :
quelques sulfamides, l'élixir parégorique, des onguents
en constituaient l'essentiel. Mais pouvions-nous refuser les soins aux
indigènes bourrés de malaria et dont les organismes réagissaient
d'une manière spectaculaire aux moindres médecines ?
Notre dotation fut très vite épuisée et combien de
fois n'ai-je enragé de ne pouvoir venir en aide à la misère
qui m'entourait !
Les SANGSUES grouillaient dans les sous-bois humides et se collaient à
nos jambes pour nous sucer le sang. Aussi ténues que des cheveux,
elles sécrétaient à la succion une substance anesthésiante
et anti-coagulante, si bien que lorsque nous ressentions la douleur, le
mal était fait : la sangsue repue est gonflée de sang, et
la plaie intarissable ne cicatrisera pour de bon qu'à notre retour
à DALAT.
La seule parade consistait à se faire suivre par un coolie armé
d'une baguette de bambou, qui décollera d'un coup sec la sale bestiole
dès son apparition.
Mais elle trouvera encore le moyen de se faufiler par les illets
des chaussures, et il sera trop tard lorsqu'on s'apercevra, au "
floc-floc " caractéristique, que l'on patauge dans son propre
sang, et c'est les chevilles enflées et purulentes que nous terminerons
notre mission.
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LES MOÏS
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Pour le moment
je n'en suis pas là, et c'est avec un pincement de cur que
je vois s'éloigner mon chef de brigade : désormais je vais
être seul, pendant 6 mois, responsable d'une équipe d'une vingtaine
de personnes : 2 gendarmes supplétifs de race moï, une quinzaine
de " coolies " et 3 cornacs avec leurs éléphants.
Les 2 gendarmes, prêtés par le gouvernement vietnamien, sont
des supplétifs formés à DALAT, et dont je ne connaîtrai
d'autres noms que ceux sous lesquels ils m'ont été présentés
: leur numéro matricule, 124 et 536.
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Pourtant, sans ces auxiliaires, ma mission
eût été impossible, pour un grand nombre de raisons,
dont la moindre n'était pas qu'ils étaient nantis de fusils,
vieux " Lebel " datant de la guerre 14-18, qui se révélèrent
d'une remarquable efficacité pour la chasse de jour comme de nuit.
L'un d'eux, 536, fut affecté aux liaisons, courrier et ravitaillement,
avec la base logistique de la brigade, installée dans une ferme-plantation
tenue par des colons français, près de la piste SAIGON-BA
N-ME-THUOT, non loin du poste militaire des " 3 frontières "
( ANNAM, CAMBODGE ET COCHINCHINE).
L'aller-retour pourra demander une semaine, compte-tenu de l'éloignement
et de la lenteur de l'éléphant, mais 536 sera toujours d'une
parfaite régularité à laquelle il ne faillira qu'une
fois, lorsqu'il sera capturé avec armes et bagages par le Vietcong-
qui le relâchera d'ailleurs au bout de quelques jours.
Quant à 124, il me servira d'interprète, ce qui n'est pas
une sinécure, vu que les coolies sont de deux ethnies différentes
: les " Rhadés " originaires de la région de BAN-ME-THUOT,
et les " Pnongs " dont la tribu est disséminée
de part et d'autre de la frontière cambodgienne. Leur langage diffère
sensiblement mais 124 s'en tire admirablement.
Pendant 6 mois, il sera mon seul interlocuteur, et il fera preuve à
mon égard d'un dévouement et d'une fidélité
sans faille.
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| Il me sera d'une aide extrêmement
précieuse et en au moins une circonstance il me sauvera d'une mort
certaine.
Notre mission tirait à sa fin, et j'étais très inquiet
de ne pas voir revenir 536 (et pour cause il était tombé
dans une embuscade et capturé par les Vietcongs). A bout de ressources,
je décidai d'abandonner dans un village coolies et matériels
et de rejoindre à marche forcée, flanqué de mon fidèle
124, le poste DESHAYES tenu par des soldats cambodgiens. Arrivant aux
avant-postes épuisé mais soulagé, je ne me doutais
pas que ceux-ci ne pouvaient admettre l'idée de voir ainsi émerger
de la forêt inhospitalière un civil français sans
escorte.
Persuadés d'avoir affaire à l'avant-garde du Viet-Cong,
ils me tenaient dans leur ligne de mire, et c'est mon brave 124 qui, flairant
le danger par je ne sais quelle intuition, évita par ses cris une
funeste " bavure " à la seconde même où,
de l'aveu des soldats, ils allaient ouvrir le feu. Il faut dire à
leur décharge que je portais à l'épaule la mitraillette
que la direction du SGI m'avait attribuée avec la complicité
de l'armée : c'était faire preuve d'une impardonnable inconscience,
car si le PM 38 était une arme totalement inefficace pour la chasse,
elle compromettait à coup sûr notre sécurité
en risquant de provoquer la convoitise des " Viets ". Il est
vrai que notre Direction, dans sa thébaïde de DALAT, ignorait
tout de nos conditions de vie
J'en faisais le dur apprentissage et je dois dire que les coolies n'étaient
pas d'un abord à inspirer toute confiance. La tribu des "
Pnongs " avait en effet la cruelle tradition de scier les dents de
tous les enfants vers l'âge de 12 ans ce qui donnait aux adultes
une mine plutôt patibulaire avec leur bouches édentée
festonnée du jus rougeâtre du bétel qu'ils chiquaient
à longueur de journée. Leur accoutrement était des
plus simples : une large bande de tissu artisanal, le " Trousse-couilles
", leur ceignait les reins, passait dans l'entrejambes, et retombait
en deux pans dont celui de derrière, en leur battant les mollets,
leur donnait une curieuse démarche. C'est pour cette raison que
les annamites étaient persuadés que ces forêts mystérieuses
étaient peuplées d'une race bâtarde, descendant du
singe dont elle conservait l'appendice caudal
En réalité, les moïs sont d'origine mélanésienne
dont ils ont le teint cuivré et le cheveu crépu. Premiers
occupants de l'Indochine, ils ont été refoulés dans
ces régions inhospitalières par l'invasion annamite, et
vivent dans un total isolement, coupés de toutes civilisations.
Aussi mon arrivée dans les villages faisait la même sensation
que si je descendais de la planète Mars, et mon interprète
avait toutes les peines du monde à calmer les esprits terrorisés.
Mais le sens de l'hospitalité prenait le dessus, et le chef du
village venait en tremblant m'apporter la jatte de riz et l'uf traditionnels
; on évacuait pour me l'offrir la plus belle de leurs admirables
cases bâties sur pilotis et construites de lattes de bambou à
claire-voie, sous lesquelles erraient les cochons noirs à l'affût
d'une manne céleste : reliefs des repas et balayures diverses qui,
tombant à travers le plancher, laissaient les cases dans un parfait
état de propreté. Le soir avait lieu la cérémonie
d'accueil, au son lancinant des gongs de bronze frappés en cadence.
Toute l'assemblée s'accroupit en cercle autour d'une jarre remplie
à ras bord d'un alcool de riz fermenté dans laquelle est
fiché un tube de bambou flexible. Et alors la punition commence
: le chalumeau de bambou passe de bouche en bouche et lorsque vous le
prenez à votre tour, il est déjà fortement teinté
de bétel rougeâtre ; la liqueur trouble a une saveur aussi
repoussante que son aspect, et ne croyez pas vous en tirer à bon
compte : le maître des lieux ne vous lâchera que lorsque vous
aurez ingurgité les 3 mesures usuelles d'une boite de lait concentré
dont je ne sais par quel mystérieux cheminement elle aboutissait
en ces villages.
Car ici l'on vit dans le plus grand dénuement, des maigres récoltes
faites dans un coin de forêt préalablement détruites
par le feu, où le riz épars pousse entre les troncs calcinés.
Cette culture de " riz de montagne " sur brûlis ou "
rays " est très aléatoire et tributaire des caprices
climatiques, et les indigènes portent les stigmates de la malnutrition
alliés aux tares de la consanguinité : le plus spectaculaire
est l'éléphantiasis qui donne à certains membres
ou organes des dimensions monstrueuses. Quel crève cur de
demeurer impuissant devant tant de misères !
Heureusement mes " coolies " sont de solide constitution.
On désigne sous cette appellation en Asie les manuvres qui
n'ont à offrir que leurs bras et leur travail. Les miens étaient
parfaitement adaptés à leur milieu naturel, la forêt.
Ils grimpaient comme des singes et maniaient avec une dextérité
diabolique leurs petites hachettes faites d'une pièce de métal
encastrée dans un manche à balancier. Ils attaquaient les
versants boisés par le bas de la pente, en faisant dans chaque
arbre une entaille de plus en plus profonde au fur et à mesure
qu'ils s'approchaient du sommet ; ils faisaient alors tomber les derniers
arbres sur les précédents, et le versant entier s'ébattait
comme une série de dominos. C'est grâce à leur habilité
mais sans doute aussi à la Providence, que je n'eus jamais à
déplorer d'accident grave dans ces travaux à haut risque.
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Un moyen
de transport original !
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Aux difficultés
techniques de ma mission s'ajoutaient les problèmes d'intendance,
dont le plus difficile était le transport du matériel dans
une région inaccessible à tout véhicule. Heureusement,
j'avais loué trois éléphants domestiques capables de
porter chacun des charges de 150 à 200 kilos.
Au cours de ma carrière de géodésien et de topographe,
j'ai utilisé toutes sortes de moyens de transports depuis la chaise
à porteur (Filanzana de Madagascar) jusqu'à l'hélicoptère,
mais jamais d'aussi astreignant que l'éléphant.
Il faut d'abord, avant le départ, prévoir un délai
de 3 à 4 heures pour trouver l'éléphant ; car ce
ruminant insatiable, nonobstant les entraves posées à ses
pieds par le cornac, a divagué dans la forêt à la
recherche de nourriture, et sa quête sera longue malgré la
clochette d'airain qu'il porte au cou, car il ne dort que 2 à 3
heures par nuit.
Quand l'animal est enfin là, il faut procéder à son
harnachement, qui consiste à lui fixer sur l'échine le panier
en rotin en forme d'une pyramide tronquée appelé "
rouf " ou " howdah " qui servira de conteneur du matériel.
Il faut qu'au préalable le cornac se juche à son poste de
conduite sur le cou de l'animal, qui ne " baraque " pas comme
le dromadaire ; l'opération sera facilitée par l'éléphant
lui-même qui, à la demande, lève sa patte antérieure
en pliant le genou : celui-ci servira de marche pied au cornac pour atteindre
l'oreille de l'animal à laquelle il s'agrippe pour se hisser d'un
rétablissement derrière la nuque de la bête. Il reste
à fixer le " rouf " à l'aide d'un rotin ceinturant
l'animal comme une sous-ventrière. Mais c'est là qu'il faut
éviter la fausse manuvre qui consisterait à passer
sous le ventre de l'animal : celui-ci par un réflexe ancestral,
pour protéger ce " talon d'Achille ", se couchera sur
l'imprudent. La mésaventure est arrivée à l'un des
colons de notre plantation-base, un nommé MASSU, sous-officier
récemment démobilisé de la division Leclerc où
servait encore son frère, officier promis, disait-il ,à
une brillante carrière
Notre ami fut quitte pour quelques côtes cassées et un bon
séjour à l'hôpital. La procédure est donc la
suivante : l'homme resté à terre se tient du coté
de l'animal où la sangle de rotin semi rigide est fixée
au rouf et pend sous la bête ; il la maintient tendue sous le ventre
de l'éléphant pour que celui-ci en saisisse, du coté
opposé, l'autre extrémité qu'il tendra de la trompe
à son cornac, qui n'aura alors qu'à la serrer et la fixer
solidement au rouf.
Il ne reste plus qu'à procéder au chargement et le convoi
s'ébranle avec une lenteur exaspérante. Rien ne peut faire
changer l'allure de notre mastodonte, scandée par le balancement
d'une trompe chercheuse, happant à droite une poignée d'herbe
verte, saisissant à gauche un rameau qu'il effeuille, et s'arrêtant
de temps en temps pour dégager au-dessus de sa tête les branches
qui risqueraient d'accrocher le cornac et le rouf. Vous pouvez être
tenté de monter dans le panier, si vous avez atteint les limites
de l'épuisement et êtes allergique au mal de mer, car la
situation y est intenable, le rouf étant fixé à la
hauteur des épaules. De plus ce pachyderme a la peau sensible et
ne tolère pas les mouches qu'il chasse en s'aidant, à l'avant,
de sa trompe garnie d'une touffe d'herbe ou d'un rameau, et, à
l'arrière, de sa lourde queue dont il se bat les flancs ; mais
deux zones restent hors de portée : l'échine et le ventre.
Aussi à chaque fois qu'il franchit un point d'eau, il aspire une
bonne lampée de liquide mêlé de boue et, d'un bref
coup de trompe projette une giclée dissuasive, un coup sur le dos,
un coup entre les pattes. Mais ce gros farceur ne manquera pas, s'il a
un passager, de le gratifier d'une douche aussi imprévue que colorée,
et son petit il rieur se ferme de plaisir sous les imprécations
de la victime ! S'il est malicieux de nature, l'éléphant
domestique n'est jamais méchant, et, d'un dressage facile, s'adapte
à toutes les situations. Les miens se révélèrent
bientôt d'excellents auxiliaires de chasse. En effet, les bêtes
sauvages sont plus faciles à repérer du haut du " rouf
", et se laissent plus facilement approcher ; quant à l'éléphant
il suit fidèlement les ordres du cornac, et s'habitue très
vite à la détonation du coup de fusil. Il faut préciser
pour les âmes sensibles que la chasse n'était pas pour nous
un sport ou un loisir, mais une nécessité vitale.
Cependant mon expérience de chasse de nuit à dos d'éléphant
fut très brève. Ayant en effet fixé dans le faisceau
de ma lampe frontale une bête que j'identifiais d'après l'écartement
et le reflet des yeux, comme un cervidé de taille moyenne, je fis
feu et
reçus une bordée d'injure du cornac qui se tordait
de douleur : obnubilé par ma ligne de mire, je n'avais pas vu que
je tenais mon Lebel à la hauteur de la tête du cornac, dont
l'oreille n'était qu'à quelques centimètres de l'extrémité
du canon. La déflagration faillit lui crever le tympan et je n'eus
plus de volontaire pour me " cornaquer " dans de telles expéditions
nocturnes.
Les chasses de jour étaient en général moins mouvementées.
Pourtant il m'arriva une fois une aventure qui me laissa perplexe. J'étais
juché dans le " rouf " et l'éléphant se
dirigeait vers un point d'eau que je savais très giboyeux. Et voici
que tout à coup ma monture s'arrête net et refuse d'aller
plus loin. Le cornac étonné le houspille de la voix et du
geste, par des pressions et des bourrades du genou et du pied derrière
les larges oreilles, mais rien n'y fait, et la bête manifeste des
signes évidents d'agacement. Et subitement, la voilà qui
fait demi-tour, et, la trompe en avant et les oreilles dressées,
s'emballe dans une charge effrénée. Cramponné au
rotin, je n'en menais pas plus large que le cornac qui sentait l'éléphant
échapper à tout contrôle. Celui-ci s'arrête
enfin, mais refuse obstinément de faire demi-tour, et nous progressons
en cherchant insensiblement à obliquer dans notre direction initiale.
Et soudain, nous avons la clé de l'énigme : des grésillements
caractéristiques, puis des fumées et les restes de bois
calcinés nous indiquent que nous allions droit sur un incendie
de forêt. L'éléphant avait pressenti le danger avant
nous, d'où son entêtement et sa fureur. J'eus d'ailleurs
bien des occasions d'admirer la sûreté de l'instinct de ses
animaux.
Ainsi un jour, en cours de déménagement, nous eûmes
à emprunter, à un moment donné, une piste que les
militaires cambodgiens avaient aménagée pour la rendre accessible
à des véhicules tous terrains, et qui franchissait les cours
d'eau par des ponts rudimentaires, constitués d'un tablier de madriers
monté sur des piles faites de troncs d'arbres. Il fallait voir
avec quelle circonspection les éléphants abordaient ces
ponts, les tâtant du pied avant d'y peser progressivement de leur
poids, et ne prenant leur décision qu'après mûre réflexion
: ou bien ils franchissaient l'obstacle avec un luxe de précautions
ou bien ils refusaient de s'y aventurer, et cherchaient d'un coté
ou de l'autre un passage à gué. Or c'était la première
fois de leur vie que ces éléphants abordaient un pont, et
je suis convaincu que ceux qu'ils refusaient de franchir se seraient,
s'ils s'y étaient risqués, écroulés sous leur
poids
Outre leur côté distrayant, les services rendus par ces admirables
bêtes étaient incomparables, au point que sans leur secours,
notre mission eut été impossible. Notre gros problème
était en effet d'ordre logistique : nous avions réduit au
maximum nos " impedimenta " en remplaçant par exemple,
la tente par une simple bâche, et en adoptant le mode d'alimentation
des coolies : une livre de riz par homme et par jour. Malgré cela,
il restait un volume de bagage incompressible : théodolite T3 et
son pied, ciment, chaux, peinture, pioche, pelle etc... si bien qu'on
ne pouvait descendre au-dessous d'un poids minimal de 300 kilogrammes.
Or, le seul autre moyen de transport possible dans cette forêt était
le portage à dos d'homme, mais alors on entrait dans un cercle
vicieux : compte tenu de la quasi inexistence de ressources locales et
de l'éloignement de notre base de ravitaillement, chaque homme
n'aurait pu porter, en sus de ses provisions de bouche, qu'un faible excédent
de bagages. L'éléphant, au contraire, se nourrissant sur
place, portait une charge utile à 100%.
Et ce magnifique animal ne reculait devant aucune difficulté :
quelle ne fut pas ma surprise de le voir monter sur tous mes sommets !
Il est vrai que ceux-ci n'étaient pas bien élevés
: aucun d'eux n'atteignait 1000 mètres alors que l'altitude moyenne
du plateau moi est de 400 mètres. Il n'empêche que le spectacle
en valait la peine, lorsque la pente du terrain devenait importante :
notre porteur, très soucieux de la charge qu'on lui avait confiée,
ployait les pattes antérieures et, pour éviter de déverser
le chargement du " rouf ", montait littéralement sur
les genoux ! Inversement à la descente, il laissait traîner
ses pattes postérieures, qui traçaient derrière lui
deux sillons parallèles !
Evidemment en ces situations, les records de lenteur étaient battus
!
De sommet en sommet, notre mission tirait à sa fin, mais elle
fut brutalement interrompue par le général LECOQ, commandant
la place BAN-ME-THUOT, qui, soucieux de notre sécurité,
après de nombreux incidents, nous intima l'ordre de rentrer à
DALAT. Mais la direction du SGI ne l'entendait pas de cette oreille, et
nous réexpédia dare-dare sur le terrain. Cette fois, nous
fûmes accompagnés d'une escorte de protection, tandis que
la mousson avait fait son apparition. Pour ma part, je " bénéficiais
" d'une protection de 40 soldats indigènes commandés
par un sous-officier français. Heureusement qu'il ne restait que
3 semaines de travail car jamais je n'eus de pareilles frayeurs ! Tandis
que, sous la pluie battante, je rusais avec les éclaircies pour
faire mes " tours d'horizon ", j'entendais au loin le charivari
de mes protecteurs, ponctué de coups de gueule des caporaux, des
barrissement des éléphants et du cliquetis des armes ; quelle
aubaine pour un commando Vietcong audacieux, et il n'en manquait pas !
Le chef de section, dont s'était la première sortie en brousse,
n'avait qu'une obsession, la chasse, et il eut son trophée : deux
ridicules défenses d'un éléphanteau qu'il abattit
au fusil mitrailleur ! Ce cauchemar se termina enfin et nous rentrâmes
au SGI épuisés jusqu'à la limite de nos forces, mais
nous avions la santé et la foi. Quelques mois à DALAT me
remirent en forme et à la saison sèche, je repartis pour
une seconde mission qui me mènera jusqu'à KRATIE sur le
Mékong.
Ce sera la dernière mission organisée par le SGI
Qu'en reste t-il après plus de 50 années ? Des souvenirs,
et des regrets : que d'enthousiasme, que de générosité,
que de sacrifices consentis pour un objectif qui, vu sous l'angle de S.P.O.T
(1), nous paraît aujourd'hui bien dérisoire ! L'IGN a naguère
encore, mis son savoir-faire au service de nobles causes, comme la sauvegarde
de monuments considérés comme le patrimoine de l'humanité
: combien plus enthousiasmante encore serait, pour nos jeunes successeurs
une mission de sauvetage, s'il est encore temps, des peuplades Pnongs
oubliées au fond de leur forêt ravagée par le napalm
et les défoliants chimiques, et sans l'aide desquels la cartographie
des plateaux Moïs eut été irréalisable.
(1) : Satellite Pour Observation de la Terre
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FIN
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